En Afrique du Sud, les inégalités se réduisent grâce à la mer

La scène fait sourire. « Je suis courageux, je suis fort, je peux le faire, je peux nager » chante un groupe d’écoliers d’un township à l’énergie plus que surpeuplée, en route vers la plage. Cette chanson est leur menton.

Comme les joueurs de rugby néo-zélandais, les enfants entament une danse guerrière pour relever un défi. Ici, l’océan Atlantique. À leurs yeux, plonger la tête sous l’eau est déjà un défi de taille. A leurs côtés, trois professeurs de Sentinel Ocean Alliance, une association qui leur apprend à connaître l’océan et ses innombrables richesses.

Hout Bay, paradis artificiel

Hout Bay, paradis artificiel

Nous sommes à Hout Bay, au sud-est du pays de Nelson Mandela, encore marqué par les années sombres de l’apartheid. Comme le reste de l’Afrique du Sud, Hout Bay est un paradis créé par l’homme. Le village de pêcheurs est un microcosme de la ville du Cap, située à une quinzaine de kilomètres au nord. Ici, malheureusement, le grand ciel bleu n’efface pas les différences.

Dans les quartiers chics, la société blanche, majoritairement d’origine africaine et anglaise, mène une vie paisible dans des villas sûres. Au nord-est, la commune d’Imizamo Yethu concentre plus de 90% de la population noire. Les abris en métal sont encore l’habitat d’un grand nombre de familles. C’est dans ce quartier difficile que le groupe d’enfants a grandi.

Le fondateur de Sentinel Ocean Alliance, Frank Solomon, 37 ans, a également grandi à Hout Bay, mais dans un cadre confortable, apprécié par un père sud-africain et une mère allemande. « Enfant, j’avais toujours les pieds dans l’eau. Mon père m’a transmis la passion du surf, sourit-il. Frank Solomon raconte avoir longuement postulé professionnellement, avant de devenir ingénieur civil, tout en continuant à surfer en amateur.

Frank Solomon, passionné de surf et fondateur de l’association.

Un lieu pour combattre les inégalités

Un lieu pour combattre les inégalités

En 2017, il tombe sur une vidéo d’un garçon noir de 14 ans tué par la police en marge d’une manifestation contre les coupes dans les compensations financières liées à la baisse des quotas de pêche. En Afrique du Sud, les crimes – vols, viols et meurtres – contre les habitants et les touristes font régulièrement la une des journaux. La violence est une nuisance quotidienne. Mais voir un adolescent recevoir plus de balles en caoutchouc dans le visage était trop pour Frank Solomon. Le surfeur décide de construire une place pour lutter contre les inégalités dans son pays.

Ainsi est née la Sentinel Ocean Alliance, qui a officiellement ouvert ses portes en décembre 2020 dans un container en métal bleu, à deux pas d’une large plage de sable. Au coeur du projet : La mer. « Mon premier objectif est d’offrir aux jeunes des quartiers défavorisés la jeunesse que j’ai eu la chance de côtoyer », explique Frank Solomon. En Afrique du Sud, vous verrez rarement des Noirs sur les plages, encore moins dans l’eau, car peu d’entre eux savent nager. Cela tient à la fois à des raisons culturelles et historiques. Rappelons que pendant l’apartheid, l’accès des populations noires aux plages était drastiquement réduit. Par exemple, dans la région de Durban, seuls 650 m de plage leur étaient destinés.

Un programme en deux volets

Un programme en deux volets

Depuis plus d’un an, l’Alliance Sentinelle Océan accueille majoritairement des jeunes de la ville d’Imizamo Yethu et du quartier de pêcheurs miséreux de Hangberg, où les populations métisses ont été déplacées pendant l’apartheid. Chaque semaine, près de 250 enfants, une fois l’école terminée, viennent dans les locaux de l’organisme pour suivre un programme de 16 semaines. Entièrement gratuite, elle se compose de deux parties : appelée Parley Ocean School (« Parley Ocean School »), la partie théorique apporte aux enfants des connaissances générales sur le monde marin et éveille leur conscience environnementale.

« On évolue progressivement : dans le premier cours on décrit ensemble tout ce que la mer nous apporte – nourriture, emplois, oxygène, etc. -, puis on aborde la faune et la flore marines, la biodiversité, les conséquences néfastes de la pollution plastique et enfin les solutions que nous avons au niveau main pour faire face à cette nuisance écologique, explique Kholofelo Sethebe, 29 ans, éducateur et biologiste marin.

Dans la deuxième partie, Turn the Tide, les enfants apprennent à nager, mais surtout à se sentir en sécurité dans l’eau, en apprenant à observer l’environnement extérieur, les vagues, la marée, les conditions météorologiques, qu’il y ait un sauveteur sur la plage, etc. «Ici ne propose pas de cours de natation à l’école. Embaucher un sauveteur pour les cours privés n’est pas une priorité pour les familles de la ville, qui ont déjà du mal à manger à leur faim tous les soirs », plaide Juliette Paul, enseignante au programme Turn the Tide.

Des écoliers du canton devant les locaux de Sentinel Ocean Alliance.

Prévenir les troubles mentaux par le surf

Prévenir les troubles mentaux par le surf

L’après-midi à Sentinel Ocean Alliance on rigole à gorge déployée, on se dispute gentiment, on danse en sautillant énergiquement sur les tubes du moment. Différents jouets, mais aussi des moments de méditation caractérisent les cours pour ne pas ennuyer les enfants après une longue journée à l’école.

« Les jeunes grandissent dans des environnements difficiles et sont quotidiennement confrontés à des problèmes de drogue, de gangs et d’abus à la maison. La méditation est un outil qui leur permet de mieux gérer leurs émotions, souligne Marguerite Hofmeyr, animatrice. Depuis janvier 2022, l’association est partenaire de Waves for Change (« Waves for Change »), un programme de prévention des troubles mentaux par le surf.

Vers 16h00, le soleil commence à faiblir, mais pas le vent, qui a travaillé toute la journée. L’heure est venue pour la petite escouade, vêtue de scaphandres jaune fluo, d’affronter la mer. Main dans la main, ils courent dans l’eau. Fillette svelte de 10 ans, Sthahudiwe se fait vite remarquer. « Quand je nage, je ne me sens pas bien. La sensation de l’eau sur mon corps me dérange, dit-elle. « Tu peux le faire! » N’oubliez pas que vous êtes un guerrier des mers, dit un hôte en xhosa, la langue bantoue parlée dans la commune.

Créer des opportunités d’emploi grâce aux océans

Créer des opportunités d'emploi grâce aux océans

La grande majorité des animateurs sont issus des mêmes quartiers que les enfants et leur servent ainsi de modèles, à l’instar de Chadwin, dont la vie a pris un nouveau tournant grâce à la mer. A 18 ans, après un échec scolaire, il devient éboueur pour la ville du Cap et empoche 90 rands par jour (5,35 €). Aujourd’hui, son salaire de sauveteur d’environ 10 000 rands par mois (595 €) le rend moins inquiet pour les fins de mois. C’est un autre grand rêve du fondateur Frank Solomon : créer des opportunités d’emploi à travers les océans.

Lents, noirs, blancs et métis, de toutes conditions, bénéficient des mêmes ressources naturelles. L’été dernier, un certain nombre d’enfants du canton d’Imizamo Yethu qui avaient suivi le programme Sentinel Ocean Alliance sont retournés seuls à la plage pour se rafraîchir.